Rencontre

EQUIDAD BARÈS : DU TRAD AU FREE.

En choisissant de servir les chants et musiques folkloriques, la chanteuse espagnole Equidad Barès affirme que loin d'être périmée ou figée, la tradition demeure ce fragment essentiel du passé du monde uni au présent. Aujourd'hui elle continue son exploration des espaces musicaux avec le trio "Les Arbres", constitué de jeunes musiciens post jazz issu du CUF (Complot Ultra Frêle), new collectif de la scène toulousaine.

Tu es espagnole mais tu dis que tu viens des Espagnes. Alors de quelle Espagne viens-tu ?

Equidad Barès : De l'Espagne du Nord, des Asturies. Comme je dis souvent dans mes concerts, quand je présente les Asturies, c'est le pays des prairies grasses, des mines, des mineurs, des cerises, des châtaignes, au propre et au figuré. Pays, région où le communisme, d'abord le bon, pas le stalinisme bien qu'il se soit installé aussi, qui est du côté de ma mère, a commencé. C'est une part, une manière de ma forme de penser, rien qu'une, parce qu'il y en a une autre qui me vient de mon père, de cette région du centre de l'Espagne qui est toute plate, région de Don Quichotte où, si tu veux vraiment qu'il se passe quelque chose il faut se la construire dans sa tête. Région où mon père a conçu, a pris contact avec l'utopie, qui est le mieux vivre des êtres humains, et qui est, dans la conception de mon père, l'anarchie. Donc un mélange auquel je tiens énormément.

C'est un mélange explosif. Ce n'est pas étonnant qu'il sorte par la voix, le chant...

E. B. : Partout, par le c&brkbar;ur, par les joies, les colères...

Comment tu en es arrivée à prendre cette voie, à devenir chanteuse...

E. B. : Ce sont mes copains qui me l'ont ouverte. Quand je parle de mes copains, je parle de tous mes copains que j'ai eu et que j'ai depuis longtemps dans la musique traditionnelle occitane notamment. Ce n'est pas pour vous passer du gras sur le poil, c'est la réalité de ma vie. Quand je suis arrivé à Toulouse, et qu'au bout d'un an ou deux j'ai pris connaissance de cette culture occitane qui me teint aussi beaucoup à c&brkbar;ur, j'ai fait la connaissance d'amis qui ont vu aussi ce que je faisais. On s'est retrouvé bien souvent ensemble à faire de la musique et des fiestas, au moment où l'on faisait des stages chez nous. Donc ces copains ont compris que j'avais peut-être d'autres choses à faire qu'à faire à manger quand ils venaient à la maison et c'est un peu grâce à eux et notamment à Guy Bertrand, que nous connaissons tous, duquel je parle toujours parce que c'est lui qui m'a, en fait, posé sur une scène. C'est à partir de là que tout à commencé.

En quelle année ?

E.B. : Fin 86, ce n'est pas si loin que cela...

Donc tu es à Toulouse, tu rencontres cette culture occitane, comment cela se passe ? Tu passes d'une culture à l'autre...

E. B. : La découverte de la beauté de cette culture occitane, de ces musiques, de cette espèce de joie de vivre, de ces choses aussi harmonieuses, m'a permis de me retrouver dans mon propre patrimoine. J'ai pu, à partir de là, faire la connaissance et la reconnaissance du patrimoine que mes parents m'avaient donné sans faire exprès. J'ai retrouvé mes racines en découvrant la beauté de la culture occitane. C'est magnifique !

Bon, tu commence tes premiers concerts et après comment c'est orienté le choix de ton travail ?

E.B. : Cette musique "traditionnelle" n'était, à l'époque et depuis quelques années, pas appréciée à sa juste valeur, elle commence tout juste à l'être. A l'époque je disais que cette musique occitane, ces chants traditionnels devaient avoir le volume, le cadre, le sens qu'on leur doit. Je voulais faire cette musique ailleurs que dans le cadre des baloches et des machins...

Tu n'as pas fais du bal ?

E. B. : Non pas vraiment. Je ne suis pas passé par-là bien que je puisse très bien animer un bal de bourrée ou faire équipe avec Auth son de votz, cela ne m'aurait pas déplu du tout, je pense qu'on aurait fait une très bonne équipe mais ma voie était autre. Elle était de vouloir donner, redonner le prestige que mérite cette musique. Donc je m'évertue toujours à faire cela dans des cadres et avec la prestance que je veux que ça ait.Est-ce que tu as interprété les Troubadours dans ton répertoire ?

E. B. : Oui bien sûr ! J'ai fais un concert, qui n'a pas pu se produire parce que comme je suis parti sur plusieurs chemins différents. On ne peut pas tous les utiliser mais j'ai construit un concert qui ne demande qu'a être reproduit et qui s'intitule "Il n'y a pas que l'Amour". Pour ce concert, j'ai traité tout le répertoire des chants protestataires, anticléricaux, antipolitique, tous les "anti" des Troubadours, les Sirventès... Je l'avais présenté à Strasbourg, au "Festival Voix et Routes Romanes", une commande que j'avais fait avec Marc Anthony et Sophie Jacques de Dixmude et que j'espère pouvoir refaire un jour.

Dans ce milieu de musique folklorique, traditionnelle, les deux termes sont utilisés, qui est quand même un univers d'hommes, être une femme comment cela se vit-il ?

E.B. : Hé bé écoute, il se trouve qu'en tant que femme j'ai appris beaucoup de mes parents, ils ne m'ont pas donné une éducation ordinaire. Mon père m'a toujours dit : "Quand tu as quelque chose à dire, de laquelle tu es convaincue, il te faut l'affirmer tout le temps et devant n'importe qui." Et ma mère de son côté : " Quand tu fais n'importe quel ouvrage et dans n'importe quel domaine, il faut que l'envers soit aussi beau que l'endroit." Tu comprends bien qu'avec ces deux formules on ne peut pas faire n'importe quoi... En plus j'ai pris mon père de court. Lui, tout anarco-syndicaliste-libertaire qu'il était, il n'en était pas moins de cette culture méditerranéenne qui fait que les femmes restent à la maison et que les hommes font ce qu'ils veulent. Or moi j'ai pris son enseignement d'une façon très primaire. Je me suis dit qu'en tant que femme j'avais tous les mêmes droits qu'un bonhomme. Dans ma vie j'ai toujours porté mon état de femme haut, fort et sans complexe.

Aujourd'hui on se rend compte que tu n'es pas la seule dans ce cas. Dans ce milieu de la musique, de plus en plus de voix féminines émergent, extraordinaires, porteuses, convaincues et convaincantes.

E.B. : Je trouve que c'est formidable. Pour moi cela n'a rien de nouveau parce que j'ai l'impression, de par mon éducation, je le redis à nouveau, d'avoir toujours été comme cela. Je constate que je vais souvent à contre courant. Par exemple pendant le mouvement de 68 et les années 70, je me suis dit qu'être super woman cela ne me convenait pas, je passais pour quelqu'un de conventionnel et absurde parce que j'avais quitté mon travail. J'avais des lardons à élever et considérais que c'était déjà un travail extraordinaire qu'il fallait faire pleinement. Je ne pouvais pas mener mon travail, qui était le dessin publicitaire, et ma maison et la vie communautaire que nous avions engagé... Alors j'ai largué le boulot au moment où toutes les nanas, justement, larguaient les lardons pour prendre le boulot. Donc j'ai toujours été dans cette veine là et rien ne me surprend. Au contraire je suis ravie que les femmes prennent enfin le volume d'elles-mêmes, qu'elles l'assument et qu'elles l'affichent sans pour autan, c'est une situation qui se produit maintenant, mettre l'homme mal à l'aise. Tu m'as entendu dire à la radio, tout à l'heure, j'adore les hommes, je ne veux pas qu'on me les escagasse...(rires).

Depuis quelques années il y a eu plusieurs disques...

E. B. : Oui, le premier c'était "Chemins Ibériques" avec Guy Bertrand, Dominique Regef, Jean Christophe Maillard, et Darius Zarbafian sur deux morceaux. Ensuite j'ai fait le "Seule" avec la maison qui à l'époque s'appelait Revolum, après j'ai fait "Mes Espagnes", avec Marc Anthony, Jean Christophe Maillard, Bernard Subert, jean-François Vrod et le dernier c'est Atahualpa Yupanqui. Le suivant je pense que ce sera un "Seule" à nouveau. Je ne sais pas encore sur quoi ni comment mais se sera un absolument seule.

Puis il y a eu l'épisode, c'était il y a deux ans, où on te voyait à la télé, dans un clip, avec Lucilla Galeazzi, Iota Veï, Hayet Ayade et Aicha Redouane...

E. B. : C'était le projet de Philippe Eidel, disque qui est magnifique, qu'il faut écouter, parce que ce n'est pas le single qui en a été sorti... Une collaboration, en fait, pour l'amélioration des pâtes Panzani. C'était un compromis, une espèce de chose qui n'a pas été, finalement excessivement positive ni pour les uns ni pour les autres. Ce disque, "Mamas", est magnifique or il n'a pas trop vu le jour comme c'était prévu et les pâtes Panzani ont continué leur truc avec le bon abbé à qui on retire les pâtes de devant le nez. C'est une expérience, et toutes les expériences sont intéressantes à faire dans la mesure où on ne se compromet pas méchamment. Je suis pour les bons compromis, les mauvais je les refuse. Celui-là il était, bof, pas trop méchant, mais je crois que la prochaine fois je regarderai de plus près quand même.

Tu as fais aussi un travail avec le groupe Tenarèze, les anciens Perlimpinpin Folc...

E.B. : Il m'avait été fait une commande d'un nouveau concert pour les J M F. Nous avions fait avec Marc Anthony, durant deux ans, une tournée, sur "Mes Espagnes", qui avait beaucoup plu. Donc cette commande était plus volumineuse, ils m'avaient dit que je pouvais prendre d'avantages de musiciens et j'avais fait un choix qui n'avait pas convenu parce qu'il y avait un musicien qui avait tourné déjà très longtemps avec les J M F et il y avait un refus là dessus. Donc Marc Anthony m'a dit : " Pourquoi ne ferions-nous pas cette histoire avec Tenarèze ?" J'ai dis oui, pourquoi pas... Donc nous avons fait cette expérience que je n'ai pas continué, que j'ai coupé de moi-même parce que je n'ai pas trouvé ce que j'attendais. Je ne rentrerai pas dans les détails...

Jusqu'à présent, on avait tendance à te considérer, à tord, que comme une chanteuse traditionnelle, folklorique, et là tout d'un coup tu viens de faire un pied de nez à tout le monde, et j'en suis ravi, en entrant dans cette dralha de la musique improvisée, free... Il y a eu sur Toulouse cette rencontre avec les jeunes improvisateurs du CUF (Complot Ultra Frêle), Eric Palhé, Fabien Descomb et Vincent Ferrand du Trio "Les Arbres". Peux-tu nous en dire un peu plus là dessus ?

E.B. : Je vais tout vous dire. Eric Palhé m'avait vu en solo et il m'avait envoyé une cassette avec leur travail en me disant qu'ils souhaiteraient travailler avec moi. Quand j'avais écouté cette cassette je m'étais dit que vraiment ce n'était pas la musique que j'avais envie d'entendre et de faire à longueur de l'année. Donc j'ai attendu un peu avant de donner ma réponse. Après François Fehner m'a dit : " Quand même j'aimerai bien que tu essayes quelque chose avec eux parce que je pense que cela pourrait donner..." Je lui ai dit écoute, pas de problème, essayons un après-midi, qu'ils viennent chez moi, on s'essaye et si ça fonctionne... Ils sont donc venus à la maison, ça a fonctionné et depuis nous avons fait deux concerts. Le premier était très bien, le second encore mieux et nous allons donc aborder trois jours à la Cave Poésie de Toulouse en espérant que ce sera encore dans la progression. Ce qui me plaît avec ces jeunes, c'est qu'ils sont venus à moi avec une certaine candeur, ils m'apportent une bouffée d'air et cela me convient très bien. Ils me font aller dans un domaine qui est quand même presque le premier pour moi et, tu va me trouver gonflée, mais c'est la réalité, je me trouve très bonne improvisatrice. Le jazz c'est un domaine dans lequel j'adore être et dans lequel je pense que j'ai aussi ma place.

C'est vrai. J'ai eu le bonheur d'assister au concert du Festival et Rencontres de Germ Louron, dans les Pyrénées, et cela a été étonnant. D'ailleurs sur tout le festival, c'est le concert sur lequel on parle le plus actuellement. Il y a eu tout d'un coup cette manière d'apporter cette musique totalement libre et toi au milieu, également libre dans ton improvisation mais toujours en référence, quand même, au folklore...

E.B. : Pour moi l'improvisation c'est une bobine de fil. Une fois que tu as trouvé le bout du fil, tu tires et toute la bobine vient. C'est une histoire. Donc il faut que moi, d'abord pour mon plaisir, je puisse construire une histoire, avec des onomatopées ou n'importe. Parfois je peux trouver les mots, des fois je ne les trouve pas mais dans mon histoire, dans mes gestes il y a une direction. Or c'est cela que je pense apporter dans ce mélange free. Je n'aime pas les sons qui partent n'importe où. Donc cela tu ne peux le trouver que si tu reviens vers des mélodies, parfois, pas tout le temps, des bouts de mélodies qui reviennent. Entre, tu construis ce que tu veux mais tu reviens à la mélodie. La construction de l'improvisation c'est cela, un canevas, et sur ce canevas tu brodes.

Donc tu vas continuer à jouer sur les deux tableaux...

E. B. : Absolument. Alors il y en a qui disent que l'on se disperse, moi je ne crois pas parce que je suis moi partout. Dans tous ces concerts je suis moi. Quand je suis avec "La camerata de Boston "de Joêl Cohen, je suis moi. Quand je suis avec "Porque Trobar" de John Wright, je suis moi. Quand je suis avec Atahualpa Yupanqui, je suis moi. Quand je suis dans "Mes Espagnes", je suis moi et quand je suis avec "Les Arbres" je suis moi. Il n'y a pas de dispersion, il y a que je suis à plusieurs facettes, je suis comme un prisme. Pourquoi voudrais-tu que je me prive d'une quelconque facette de mon prisme...(rires).

En plus cela donne des possibilités énormes. Tu peux te produire dans ce que l'on appelle les festivals de musiques du Monde et les festivals les plus novateurs en matière d'improvisation...

E. B. : Absolument. Je me suis trouvée, notamment en Belgique, avec la contrebassiste Joëlle Léandre. On n'a pas joué ensemble mais il y a eu rencontre, on est de la même veine, donc c'est un plaisir immense.

On est en droit d'attendre des grandes rencontres entre toi et d'autres improvisateurs (ices).

E. B. : Ecoute, c'est moi la première qui attend cela. Je l'attends avec impatience, avec le grand désir d'être à la hauteur parce que je ne connais pas tout. C'est ce qui me plaît beaucoup dans ma vie, à mes cinquante ans, je connais beaucoup de chose mais pas tout, et cela c'est merveilleux, j'ai encore de la marge. C'est cela que j'attends, de pouvoir encore apprendre beaucoup de chose et pouvoir prendre mon pied pendant très, très longtemps.

Est-ce que tu crois que le fait d'avoir pratiqué, ce que toi tu appelle, la musique traditionnelle, c'est comme cela qu'on dit en Espagne, t'a apporté aujourd'hui pour pouvoir pratiquer l'improvisation...

E. B. : C'est la base. C'est connaître les rythmes qui sont de chez soi, qu'on porte en soi même sans le savoir. Quand on naît quelque part, quand on est bien enraciné, qu'on a vécu un temps soit peu heureux, on porte avec soi toutes ces mémoires, tout ce qui s'est produit. Je te parlerai même depuis des siècles, nous sommes faits de cette terre de laquelle nous sommes sortis et que cette terre porte tout. Elle porte les couleurs, elle porte les vibrations, et nous sommes faits de ça, nous sommes que des excrétions, jolies, mais des excrétions de tout ça. Donc quand on a la possibilité de sentir cela, de pouvoir se le sentir de dedans et de se le savourer, déjà rien que pour soi, on peut aller n'importe où avec une forme de sérénité, de confiance qui est indispensable pour improviser.

J'ai l'impression qu'aujourd'hui le fossé est entrain de se rétrécir, heureusement, et on se rend compte de la richesse et de l'avenir de tous ces musiciens ou chanteurs qui viennent de la musique folklorique et qui veulent franchir ce pas.

E. B. : Absolument. Il ne s'agit pas d'aller chercher et de chanter comme la petite mémé qui chevrote et que l'on a collecté il n'y a pas si longtemps... Il faut aller au-delà de ça. Il faut sentir la mémé, comment elle le chante et la saveur qu'elle y met encore malgré son âge et sa bouche édentée pour aller vers ce que nous devons être, nous aujourd'hui avec cela, sans faire de compromis non plus, avec des sons et toute cette espèce de commercialisation éhontée. Je suis absolument contre cette commercialisation à outrance, de la même façon que je suis contre cette société, et chaque fois que je peu le dire je le dis, merdique. Il faut reconstruire, je ne suis pas fataliste, il y a des choses à reconstruire autrement.

Tout va bien pour toi ! D'ailleurs tu es rayonnante, Toulouse te va bien...

E. B. : Ecoute, ça va très bien ! Toulouse c'est ma ville de c&brkbar;ur. Je pense que je ne reviendrais jamais vivre en Espagne. Il y a des choses de l'Espagne que je n'aime pas, idem pour la France, mais il se trouve que c'est à Toulouse que j'ai trouvé, et je le dis aussi chaque fois que je peux, le meilleur de ma vie. Elle se construit de manière très belle. Je suis arrivée à Toulouse par amour d'un bonhomme, que j'aime toujours d'ailleurs, tampis... (rires). J'ai fais ma vie et mes enfants avec cet homme, mai aussi ma vie avec d'autres, je suis très bien dans ce pays, je n'ai pas envie d'aller ailleurs et dieu sait si maintenant je voyage beaucoup. Mon Toulouse, qu'est-ce que tu veux... Ma maison c'est ma maison, j'espère pouvoir mourir ici dans très longtemps s'il le faut...

Propos recueillis par Jacme Gaudàs
Photos: © Thierry Blandino
Discographie. "Chemins Ibériques" (ADDA) "Seules" (Revolum) "Mes Espagnes" (Silex) "Eternel Atahualpa, Atahualpa Eterno" (Celia)

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