Sous l'enseigne du maçon qui salit tout en gâchant le ciment, trois chanteurs marseillais, Manu Théron, Guylaine Renaud, Nicola Marinoni remettent les polyphonies phocéennes au goût du jour. A l'occasion de leur venue à Tolosa, nous les avons rencontré "Au Café de la Plage, à Naut Bernat, où ils se sont produit avec Ange B. et les Footeuses de oai. Una serada mémorable.
Prenez-vous en compte toutes les influences brassées par votre cité ?
Manu : Oui. Nous essayons de mettre en pratique, un peu, les influences et les héritages diverses qui s'exercent à Marseille, notamment italiennes, maghrébines et autres, de façon à essayer d'inventer un folklore qui soit à la mesure des communautés présentes et qui s'enracinent chez nous. Donc les influences sont bien sûr extérieures mais sont aussi le fruit d'une réflexion sur ce que peut être une musique marseillaise aujourd'hui, autre qu'instrumentale. Qu'est-ce que peut être une musique vocale marseillaise aujourd'hui et de quoi peut-elle s'inspirer ? Si les textes sont pratiquement tous, soit des traditionnels provençaux, soit des compositions provençales, la grande majorité des arrangements sont travaillés pour mettre en valeur la beauté du texte à travers les émotions que l'on ressent aujourd'hui et pas seulement à travers la célébration de mélodies anciennes, mais plutôt de la réinvention quotidienne, Claude Sicre dirait d'un folklore, moi je dirais d'une pratique.
On peu parler de musique populaire ?
Manu : Oui, c'est de la musique populaire. Ce que nous essayons de faire, au travers de nos tournées, de notre travail quotidien, c'est de respecter cette musique, de ne pas faire l'erreur que font beaucoup de groupes polyphoniques, marseillais ou autres, de se produire uniquement dans des salles où vient la bourgeoisie locale, et présenter de la chanson populaire arrangée et pensée d'une façon complètement bourgeoise, exposée d'une façon politiquement lamentable, avec aucune pensée derrière par rapport à ce qu'exprime véritablement ces textes qui sont, quand même, le fruit d'une longue réflexion empirique et très belle. Je tiens à ce que l'on réintroduise, que l'on réinjecte, dans le peuple, de la musique populaire dont elle n'ait pas à se cacher ou a avoir honte comme c'était le cas il y a quelques années.
Et toi Guylaine, quel est ton parcourt, tu es marseillaise ?
Guylaine : Oui. On s'est rencontré cet hiver avec Manu... C'était une nouvelle période pour Gacha Empega, donc j'ai rallié le mouvement... Mon parcourt est une série d'expériences en groupe, a cappella, toujours la notion de la polyphonie sur différents terrains, sur la musique contemporaine, sur la voix, sur le son... C'est très intéressant pour moi de me rallier à cette recherche que propose Manu, c'est une logique dans mon parcourt de chanteuse...
Avec ces polyphonies on est dans la langue et la culture occitane, peut-on faire un lien avec les Troubadours ?
Manu : En ce moment on intègre des compositions. Je m'essaye petit à petit, je me heurte à beaucoup de difficultés, notamment la gestion des influences, l'apprentissage de la simplicité, essayer de trouver une forme qui convienne à la formation que l'on a composé, qu'on a choisi de faire : voix et percussions. Le lien avec les Troubadours se fait de deux façons. D'une part au travers de la composition, j'essaye, dans les trucs qu'on compose et qu'on écrit, de m'inspirer de ce que j'ai lu des Troubadours, et d'autre part, dans une façon formelle, de voir, en ce qui concerne la langue, tout ce qui peut être possible pour donner du relief à une chanson. Pour l'instant c'est de l'expression purement occitane, c'est un choix de travail, c'est aussi un parti pris, c'est la langue dans laquelle nous voulons écrire, créer. En ce sens il y a une continuité avec les Troubadours. Maintenant il y a des détails un peu plus pittoresques. Le fait qu'on voyage énormément, qu'on rencontre beaucoup de gens et aussi qu'on essaye de tirer parti de ces rencontres. Par exemple, cet été on a deux rencontres importantes. Une avec des algériens du sud du Sahara, de la région de Bechart, cinq chanteurs et percussionnistes. Avec eux il y a la mise en place d'un spectacle qui sera présenté tout le long du mois de juillet un peu partout en France. Sinon, il y a la création avec Massilia, La Talvera et Nux Vomica, qui est pour nous très importante à d'autres titres parce qu'elle se maintient dans une idée d'échange. Une continuité d'une tradition qui pourrait y avoir entre troubadours, une rencontre entre artistes, intéressante parce qu'elle se fait sur le mode de la batèsta, du duel.
Cette création est la suite logique de la résidence que vous avez faite, avec Nux Vomica et Massilia, dans le Tarn, avec La Talvera. Que retirez-vous de cette rencontre avec Daniel Loddo et Céline Ricard ?
Manu : Ce sont des gens qui, par le travail de collectage, nous ont beaucoup impressionnés et dans lequel je compte puiser régulièrement parce qu'il y a des mines de renseignements sur la musique populaire occitane, des choses qui sont très précieuses d'un point de vue à la fois formel et artistique.
Comment se passe cette collaboration entre vous, Nux Vomica et Massilia ?
Manu : On fait les chansons ensemble, les idées de Massilia sont en pleine convergence avec ce que je pense du développement de la musique. Ils ont des idées dont j'ai envie de m'inspirer, plutôt Nux d'ailleurs que Massilia, et qui peuvent être profitable à Gacha Empega à pleins de niveaux, notamment avec ce que l'on veut faire du chant polyphonique. Je reviens à ce que je disais tout à l'heure, Quand on joue avec eux, on rencontre un public qui n'est pas forcément accoutumé à écouter des polyphonies, alors on essaye de l'habituer. Il m'arrive de tomber dans des concerts avec eux, quand après je vais dans le public, les gens me demandent de chanter le répertoire qu'il y a sur le disque. Cela fait énormément plaisir. Cela prouve que je ne suis pas entrain de vivre une utopie, et même si cela en est une, je suis entrain de la réaliser.
Ce soir, il y a aussi une rencontre, un travail qui se fait avec Ange B. ...
Manu : C'est une rencontre qui est partie d'un départ précipité de notre troisième larron, qui revient bientôt, mais qui pour des raisons familiales a du s'échapper pendant quelques temps. On avait en vue, avec Ange B., d'essayer de réaliser quelque chose qu'on avait jamais eu le temps ni les uns ni les autres de mettre en place. Alors on s'est dit que se serait peut être l'occasion... Il y aura, peut-être, des choses qu'on va garder, je pense, parce qu'Ange B. est très précieux autant au niveau humain que musical. C'est quelqu'un qui sait vraiment installer une relation d'échange.
Et puis il y a Nicola, le troisième larron de Gacha Empega. J'ai vu, sur votre bio, qu'il était de Gênes, ville fondée par un Troubadour occitan...
Manu : Et voilà ! Gênes... bon, je ne l'ai pas fais exprès. C'est Guylaine qui me l'a présenté. Il est natif et a grandi à Gênes, il est de nationalité suisse et a une formation de percussionniste, on va dire une formation assez classique. Ce qui m'intéressait, c'est la rigueur qu'il peut avoir par rapport à une certaine débauche d'énergie que l'on fait dans Gacha Empega, une façon assez rigoureuse de maintenir une énergie. D'autre part, il connaît bien les folklores du monde auxquels on fait référence, il avait envie de chanter et surtout il a une voix de basse qui me permet de concevoir des compositions polyphoniques un peu plus riches que les précédentes du point de vue harmoniques, plus étendues. Pour moi c'était aussi une occasion d'essayer de mettre en pratique tout ce qui a pu m'influencer depuis très longtemps. L'aventura contunha...
Propos recueillis par Jacme Gaudàs